Interview par Camerapixo

Il y a quelques mois j'ai eu le plaisir de voir ma candidature accepté pour créer un profil et mettre mon travail en avant sur un site américain extrêmement qualitatif, Camerapixo. Ces derniers m'ont également invité à répondre à quelques questions pour publier une interview, en anglais sur le site. Vous retrouverez ci-dessous l'intégralité de cet interview, en français.

You can read the original interview in English on Camerapixo website.

Comment avez-vous débuté dans la photographie de Voyage ?

J’ai commencé la photo vers l’âge de 12 ans. Mon oncle, alors à l’école d’architecture et photographe amateur, m’y a initié. J’ai fait mes premiers pas sur un Olympus OM10 et je développais alors mes photos dans sa chambre noire de fortune.

Les voyages ne sont venus que plus tard. J’ai toujours eu envie de voyager mais une première vie bien remplie de Marin Pompier de Marseille et d’ambulancier au SAMU de Strasbourg ne me laissait guère le temps de le faire.

Fin 2007, depuis quelques mois je réfléchissais à changer de travail, j’avais envie de voir de la vie et de gens en bonne santé, ce qui n’était pas le cas en tant qu’ambulancier. A ce moment-là je continuais de faire des photos mais je ne pensais pas du tout en faire mon métier. Un soir, en rentrant de mon travail j’ai eu un appel d’un ami, il me proposait de réaliser les photos des institutions françaises à l’étranger. Il avait déjà un photographe mais il n’arrivait plus à suivre le rythme. J’ai tout de suite dit oui et je suis donc depuis 2008 sur la route avec mon appareil photo.

Beaucoup de vos photos sont des portraits. Comment trouvez-vous des personnes acceptant d'être photographier lorsque vous voyagez ?

C’est marrant car au début je ne faisais pas du tout de portraits, j’étais plutôt timide. J’étais très attiré par cette pratique de la photographie et j’enviais les portraits de Steeve Mc Curry, mais je n’y arrivais pas. Ce n’était pas une question de technique mais de relationnel. Dans mon ancien métier j’avais toujours affaire à des personnes en détresse et je n’avais aucune difficulté pour les approcher. En photo le rapport aux personnes est très différent. Mon premier portrait c’est celui d’une jeune bédouine à Petra. Je venais de marcher une journée complète dans cet immense et magnifique site archéologique. J’étais assis sur un rocher et cette jeune fille est venue vers moi pour me vendre des cartes postales, je lui ai répondu que je les faisais moi-même en lui montrant mon boitier et en lui faisant comprendre que je la prendraisbien en photo mais elle ne voulait pas. Je n’ai pas insisté. Elle aussi avait l’air épuisé, elle s’est assise à côté de moi et on a commencé à discuter, comment tu t’appelles, tu viens d’où, etc. J’avais des bonbons dans la poche que l’on a partagés, on a continué de discuter, elle m’a expliqué l’histoire de sa famille, chassée de chez elle pour laisser la place aux touristes et que leur seule ressource été maintenant de faire du commerce avec les touristes. Avant de partir elle m’a demandé de la prendre en photo… J’ai en projet de la retrouver à Petra et de lui offrir son portrait.

Ce portrait a été un déclic, depuis c’est ce que je préfère faire en photo, rencontrer des gens, discuter avec eux, échanger puis les photographier. Quand j’ai moins de temps j’utilise les services de guides, le contact est beaucoup plus rapide, surtout pour la traduction ! Pour trouver mes sujets ce n’est pas compliqué, je me balade et je laisse faire le destin, parfois une seule rencontre conduit à un projet tout entier comme Change Face, mais il faut laisser le temps aux idées de mûrir et ne pas se précipiter.

Comment surmontez-vous les obstacles tels que les différences linguistiques ou la suspicion des étrangers ?

Je n’ai jamais été confronté à la suspicion des étrangers, je pense que c’est une chose très occidentale de se méfier des étrangers. J’ai toujours été bien accueilli, parfois avec de la méfiance due à mon appareil photo mais rien de bien méchant. Dans l’ensemble les gens sont sympas, il faut juste prendre le temps de discuter avec eux et d’avoir un échange et ne pas les photographier comme si on faisait un safari en Tanzanie. Quand la situation se présente mal, parce que ça arrive quand même de temps en temps, il faut désamorcer la gêne au plus vite, le mieux est de le faire avant même que la personne en face de vous n’ait eu le temps d’exprimer son mécontentement. Par exemple, vous prenez une photo d’une personne dans la rue et vous voyez qu’elle n’apprécie pas. Ne faites pas comme si de rien n’était, allez tout de suite la voir, montrez lui la photo en montrant que vous êtes content du résultat. Il y a de forte chance que face à une personne enjouée et de bonne humeur la personne en face se radoucisse.

Pour la barrière de la langue il n’y a que deux solutions, soit on prend du temps et on se débrouille avec les mots que l’on a en commun plus les gestes, les dessins, etc. soit on utilise les services d’un interprète ou d’un guide. Cette dernière solution c’est surtout pour les commandes de photos ou les gros projets.

Voyager loin est une chose, mais étant donné que la plupart des gens ne peuvent passer un peu de temps de l'année faisant cela ou pas du tout, ce que l'idée de la photographie Voyage dans votre propre région ?

J’ai du mal à répondre à cette question. Je suis quasiment toute l’année en voyage et quand je suis chez moi en Alsace, en France, je ne sors quasiment pas l’appareil photo du sac ! Il m’est arrivé de ne pas faire de photo pendant des mois ! Je vis dans une région réputée pour le tourisme. C’est très pittoresque avec des maisons à colombages et une riche histoire mais je ne suis pas du tout inspiré… J’y vis depuis ma naissance et je suis habitué à cet environnement, c’est sans doute de là que vient la difficulté. Il faudrait que je me mette un jour dans la peau d’un voyageur dans ma propre ville, que j’aille à l’hôtel, que je fasse les activités touristique, ça peut être une expérience intéressante !

Quelles sont les aptitudes à avoir pour être un bon photographe de voyage ?

Indéniablement il faut de la patience, de la compassion, savoir s’adapter, rebondir, etc. La liste est très longue ! Je pense surtout que l’on naît photographe de voyage. Je veux dire par là qu’il faut avoir un certain caractère, on ne peut pas faire semblant ou apprendre à agir d’une certaine manière sinon les gens le ressentent et cela se voit dans les photos. Je me souviens de toutes les personnes photographiées, toutes les histoires autour des portraits car j’aime les gens, aimer les gens est la première qualité à avoir pour un photographe de voyage.

Pouvez-vous partager 5 conseils rapides et pratiques pour la photographie de voyage ?

Cinq, ça fait beaucoup ! Peut-être un pour commencer ? Voyager seul, ou alors avec une personne qui comprend ce qui vous anime et a envie de vivre cela avec vous. LA photo de voyage est exigeante et demande beaucoup de temps. Vous ne pouvez pas rester à l’hôtel sur un transat au bord de la piscine (même si parfois j’avoue je m’accorde ce plaisir). Il faut sans cesse marcher pour tomber sur des choses à photographier, rencontrer les gens et discuter avec eux pour qu’ils vous montrent où et comment sortir des sentiers battus. Il faut être curieux. Lors de mon tour du Bénin en moto j’avais vu sur la carte routière la mention « mines d’or », personne ne pouvait me dire ce que c’était, j’y suis allé avec mon guide pour m’aider à localiser ces mines et j’ai fait une de mes plus belles séries de photographies.

Y at-il une technique particulière que vous pourriez partager ?

Je n’ai pas de technique particulière à conseiller. Pour réussir une photographie, qui plus est en voyage, la parfaite connaissance du matériel et des différents paramètres qui influent sur l’image est primordiale. Les photos sont souvent à faire sur l’instant et de nombreuses scènes ne se reproduiront pas. Etre rapide est le plus important.

En technique pure je m’intéresse de plus en plus à la pose longue, si la photo permet de figer un instant éphémère, la pose longue permet de figer un laps de temps beaucoup plus important en une seule image. Le résultat est parfois impressionnant. Tous les sujets ne s’y prêtent pas mais parfois certains tests se révèlent intéressants.

Quel équipement utilisez-vous ? Comment un changement d'équipement peut vous aider dans votre pratique de la photographie ?

J’utilise du matériel Nikon, quand je faisais de l’argentique, après avoir utilisé l’Olympus de mon oncle, j’ai acheté un Canon, un boitier incroyable avec pilotage de l’autofocus par l’oeil ! C’était de la science fiction à cette époque ! Quand je suis passé au numérique en 2006 j’ai choisit la marque Nikon, le boitier me paraissait plus solide… Tout ça pour dire que je ne suis pas attaché à une marque, l’appareil photo est un outil au service du photographe, rien de plus… J’ai de bons contacts avec la marque Nikon en France et c’est une des raisons d’y rester maintenant. Parfois je lorgne sur les hybrides quand je commence à avoir mal au dos mais je n’ai pas encore trouvé mon bonheur.

Dans l’ensemble je ne suis pas pour changer d’équipement. Il faut connaître son appareil photo sur le bout des doigts pour être réactif devant une scène à photographier.

Il y a peu j’ai acquis un flash de studio sur batterie, un Profoto B1, là par contre j’ai vu une évolution flagrante dans ma pratique de la photo en voyage ! Les photographies sont très différentes, le rapport avec les gens également. Il me suffit de déployer la boite à lumière pour que les gens viennent vers moi d’eux même et me pose des questions ! Autant les gens ont l’habitude des appareils photos autant cet énorme flash les intrigues !

Pouvez-vous nous parler d'une série d'images ou d'une image qui vous correspond le plus émotionnellement ? Pourquoi cette série ou cette image est importante pour vous ?

La photo que je préfère a été prise à Ganvié, une cité lacustre proche de Cotonou à nouveau au Bénin. C’était le matin de bonne heure, je me baladais sur le lac en pirogue à la recherche de pêcheur pour faire quelques photos. En décembre au Bénin l’harmattan est souple et fort. C’est un vent chargé en poussière qui vient du Sahara au nord et il obstrue complètement le ciel. Le soleil ne passe plus. Vous ajoutez à cela l’humidité matinale du lac et vous vous retrouvez dans des paysages incroyable : le ciel est blanc, l’eau du lac, lisse, reflète le blanc du ciel. On me demande souvent si cette photo est retouchée. Non ! Il y a une correction de contraste, de luminosité mais rien d’exagéré, elle reflète complètement la réalité.

Elle est importante pour moi, elle a était prise au Bénin, pays pour lequel j’ai une réelle affection. Elle reflète également une chose que j’aime beaucoup c’est la pureté. J’aime beaucoup le travail de Vincent Munier, un photographe animalier qui vit pas trop loin de chez moi. Nous ne sommes pas du tout dans le même registre de photographie mais son travail est une grande source d’inspiration.

Que souhaitez-vous que les gens s'approprient en voyant vos photographies ?

J’espère que les gens en voyant mes photos aient la même compassion que moi. Dans une première vie j’étais pompier à Marseille puis ambulancier à Strasbourg. J’aime les gens. Parfois le quotidien me fait oublier cette caractéristique qui m’est chère. Je regarde alors mes photos et je m’en souviens. J’espère que pour les personnes qui suivent mon travail c’est la même chose. Nous souhaitons tous la même chose sur cette Terre et nous ne devons pas laisser une minorité dicter nos peurs et nous enfermer sur nous-mêmes. Les temps actuels sont troubles mais il y beaucoup de bonnes personnes et il faut mettre ça en avant et le faire comprendre.

Pourriez-vous détailler votre projet photo Change Face ?

Change Face est un projet important pour moi. En 2012 j’ai entrepris le tour du Bénin, j’en parlais plus haut. J’y ai fait des rencontres étonnantes, notamment dans le nord au pays des Bétamarribés. C’est un peuple étonnant qui pratique la scarification faciale. J’ai croisé le premier représentant de ce peuple sur la route. Je voulais juste demander mon chemin, je venais de faire 150km de piste, j’étais épuisé et je n’ai pas vu de suite les scarifications. L’homme m’explique où aller puis me demande ce qu’un yovo comme moi (un blanc) fait ici. Je lui explique mon projet et lui dis que je suis photographe. Il me demande donc de le prendre en photo ce que je fais avec plaisir. Ce n’est qu’en arrivant à l’hôtel le soir et en regardant la photo sur mon ordinateur que je découvre les scarifications ! Là je m’en suis voulu ! Ne pas avoir fait une meilleure photo été une grave erreur ! Je suis ensuite resté dans le nord une semaine et j’ai rencontré pas mal de personnes avec cette caractéristique.

Ce n’est que 3 ans plus tard que je me suis dit qu’il serait bien d’y retourner avec une logistique plus importante pour photographier ces personnes. L’été 2015 j’étais en France pour la naissance de mon fils, j’ai commencé à travailler sur le projet Change Face. L’idée était d’aller photographier les gens qui pratiquent des modifications sur leur visage, scarifications, tatouages, piercing, etc. Les visages me fascinent, ils ont souvent une histoire à raconter. Avec les scarifications ce n’est plus l’histoire d’une personne mais l’histoire de tout un peuple que l’on peut retranscrire, ces pratiques sont incroyables ! J’ai donc décidé de réaliser la première partie de mon sujet au Bénin et de partir à la rencontre des Bétamarribés. J’ai essayé de retrouver l’homme à qui j’ai demandé ma route lors de mon tour du bénin en moto mais sans succès… C’est pour ce projet que j’ai commencé à travailler pour la première fois avec un flash de studio sur batterie, je voulais faire ressortir les scarifications avec une belle lumière rasante. C’est mon plus gros projet depuis que je suis photographe. C’est très compliqué, il faut trouver des financements, de nouveaux peuples à photographier, faire des repérages mais j’adore ça. Je me rends compte que cette façon de faire des photographies me correspond bien.

Mis à part la photographie, qu'est ce qui vous inspire, vous rends heureux ?

Indéniablement ce qui me plait en dehors de la photo c’est le voyage, la découverte, les rencontres. Je suis sur la route depuis 2008, nomade depuis 2013. Le voyage est une vrai drogue.

Je vais bientôt changer de mode de vie encore une fois et retourner à un mode de vie plus sédentaire pour allier ma vie professionnelle à ma vie familiale avec mon fils né l’année dernière. Je ne stopperai pas mes voyages pour autant, en plus d’être vital pour moi c’est également mon fonds de commerce pour pouvoir subsister.

Avez-vous envisagé d'utiliser votre talent dans d'autres domaines ?

J’aimerai me lancer dans la vidéo, pas forcément pour répondre à des commandes car je pense qu’il y a beaucoup de gens qui feront ça mieux que moi mais pour réaliser des interviews et des making off relatif à mon travail de photographe. Je suis perfectionniste, je veux toujours avoir la meilleur image possible et le meilleur son possible. Pour cela il faut du matériel et ça prend beaucoup de place ! Je suis entrain de regarder comment je peux faire pour voyager avec autant de matériel. Depuis mon projet Change Face j’ai également avec moi un flash de studio sur batterie dans une valise anti choc, par chance il peut aussi servir de lumière d’appoint pour la vidéo mais tout ça prend beaucoup de place !

Comment faites vous la promotion de vos photographies, est ce une part importante de votre travail ?

Promouvoir son travail est important pour un photographe surtout à notre époque où il faut absolument sortir de la masse et se faire remarquer pour obtenir des commandes. L’idéal pour moi serait d’avoir un agent ou d’intégrer une agence photo. Communiquer est un métier et il est difficile de le faire soi-même. Je me débrouille mais je pense que cela pourrait être mieux fait. C’est une partie importante de mon travail et elle est très chronophage, répondre à cette interview par exemple me prend beaucoup de temps mais je pense que c’est une bonne chose pour me développer sur le réseau anglophone que je ne touche pas encore assez à mon goût !

Voulez-vous ajouter quelques choses ?

Je voudrais vous remercier pour m’avoir accepté dans votre communauté et m’avoir accordé cette interview. La communauté Camérapixo est vraiment très qualitative et c’est un honneur pour moi d’y être !

Merci à Sophia pour sa traduction !

Interview originale sur le site de Camerapixo, en anglais.

M.A.J. 6 septembre 2016 : Je fais maintenant également partie de la Pro Team ! Espérons que cela m'ouvre quelques portes outre-atlantique ! L'une de mes photos fera également la couverture du magazine We Inspire n°14 de Camerapixo.

Catégories: Blog, CHANGEFACE

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